Les mirages de la croissance américaine

Les mirages de la croissance américaine

  • Arnaud Malfoy
  • Wednesday, Mar 19, 2014


Barack Obama

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Les indices américains sont euphoriques : la croissance paraît être de retour aux Etats-Unis. Pourtant, la réalité des chiffres semble bien loin de l’optimisme affiché…

L’optimisme a dernièrement redoublé aux États-Unis concernant la croissance économique, qui serait sur une trajectoire de 3% avec des indices américains euphoriques (+29.6% pour le S&P 500 sur 2013), un taux de chômage au plus bas (6.6%), un marché immobilier en forte hausse et une consommation (+2.7% en fin d´année) qui semble également repartir à la hausse. Un marketing des plus efficaces qui malheureusement vole en éclat dès que l’on regarde les chiffres d’un peu plus près.


6% du PIB est injecté par la Fed

Concernant la croissance économique, nous avons assisté ces 5 dernières années à des prévisions de retour à la croissance sans que celle-ci ne se manifeste de façon pérenne, avec notamment régulièrement des estimations trimestrielles élevées mais qui sont souvent quelques mois après révisées fortement à la baisse (dans l´indifférence la plus totale). Il est d’ailleurs étonnant de voir comment les estimations provisoires trimestrielles sont automatiquement annualisées, comme si les trimestres suivants devaient par on ne sait quel prodige suivre la même trajectoire.

La croissance 2013 sera probablement autour de 1.9% ce qui peut sembler significatif en comparaison de l´Europe par exemple mais qui est tout simplement ridicule lorsque l´on prend en compte le fait que la FED a injecté 1 trillion de dollars dans le système financier pour la seule année 2013 (plus de 3 trillions depuis 2008) c’est à dire l’équivalent de 6% de PIB…


Faible rebond de la consommation

La croissance économique américaine repose à 70% sur la consommation. Encore faudrait-il que les consommateurs voient leurs revenus augmenter, or le salaire médian a baissé de 8% depuis 2008. Le rebond de la consommation observée en fin d’année ne signifie qu´une chose : les américains ont puisé dans leur épargne pourtant déjà faible (un peu plus de 2% de taux d’épargne). Et ceci n’est qu’une moyenne, la moitié des ménages n’ont même pas de compte d’épargne et 76% ne pourraient pas faire face à une situation d´urgence (dépenses de santé imprévues, perte d´emploi pendant 3-6 mois…).

Afin de pallier ce manque de revenu, les américains ont eu recours encore une fois au crédit, notamment les cartes de crédit ainsi que les prêts étudiants qui représentent à eux seuls 1.3 trillion de dollars (dont plus de la moitié sont soit en retard de paiement soit en défaut). Certains articles dans la presse financière présentent même ces statistiques comme un retour de la confiance chez les ménages (la dernière fois qu’on a vu une telle hausse était en… 2008). En fait, un retour de la confiance nécessiterait une réelle baisse du chômage.


Un taux de chômage tronqué

Or le taux de chômage de 6.6% ne prend pas en compte les personnes découragées qui ne s’inscrivent plus ou celles qui sont sous employées (à temps partiel subi par exemple). Si l´on intègre ces personnes, le taux de chômage grimpe alors à 12.7% (statistique U6 du Bureau of Labor Statistics) soit pratiquement le double du taux officiel. Au total, 27 millions sont non ou sous employés, 11 millions reçoivent des allocations de “disability” et 50 millions sont aux food stamps (bons alimentaires). On estime qu´en moyenne, 4 personnes sur 5 seront touchées au cours de leur vie par la pauvreté.

Par ailleurs, les emplois créés ne sont non seulement pas assez nombreux pour absorber la hausse de la population active mais également fortement concentrés sur des postes à faible valeur ajoutée dans les services (restauration rapide…) alors que dans le même temps, les entreprises continuent à supprimer des postes de cadres ou de techniciens aux salaires nettement plus élevés entraînant un repli supplémentaire de la demande.


Les richesses ne profitent pas à la relance de la consommation

En effet, durant la crise, les entreprises voyant leur chiffre d´affaire baisser ont voulu à tout prix maintenir leurs résultats et ont pour cela réduit fortement leurs effectifs et en ont également profité pour racheter leurs actions afin d´améliorer (de façon totalement artificielle) leurs bénéfices par action. En outre, le taux d´investissement n’a pas vraiment redécollé à part lors de phases de restockage temporaires mais qui n´annoncent pas de mouvements d´ampleur. Dans tous les cas, les entreprises cotées ont le sourire avec des indices boursiers pulvérisant les derniers records datant de 1997.

Tout cela n´aurait pas été possible sans la politique ultra accommodante de la FED (taux zéro et QE) qui entraîne une inflation sans commune mesure des actifs, que ce soit les actions (avec un Price Earning ratio (Shiller) très élevé de 25.5 pour le S&P 500 contre un niveau médian de 16.5), l´immobilier (+10% sur un an) ou les matières premières (le baril de brut à plus de 100 dollars) alors que les fondamentaux de l´économie ne sont pas bons. La FED se réjouit de la hausse des marchés ou de l´immobilier qui devrait améliorer la confiance des ménages (le fameux effet richesse). Ce serait oublier que 53% des américains ne détiennent aucune action et que la majeure partie de celles-ci sont détenues par une minorité ayant de gros patrimoines financiers (mais peu à même de relancer la consommation).

De même, l’accroissement de la valeur de l´immobilier ne profite qu´à une petite partie des ménages propriétaires de leur logement dans des régions spécifiques (notamment New York, Miami ou la Californie). De nombreux propriétaires sont toujours en “negative equity”(prêt à rembourser supérieur à la valeur du bien immobilier) et surtout, cette hausse est dramatique pour les jeunes générations qui font face à une baisse des salaires et sortent de l´université avec des dettes de plusieurs dizaines de milliers de dollars ce qui rend tout achat immobilier totalement hors de leur portée.


Un Congrès paralysé

Enfin, un bilan de la santé économique des États-Unis ne serait pas complet sans un examen de l´action de l´État. Or le Congrès est totalement paralysé depuis les 5 dernières années, avec des menaces de shutdown organisées par les républicains qui impactent fortement la confiance et la reprise économique. Aucune réforme économique majeure n´a été mise en place, pas de remise à plat de la très complexe (et parfois anti économique) fiscalité américaine, pas d´amélioration drastique du système de santé (beaucoup trop coûteux et très peu efficace, au 46ème rang dans le monde), ou du système d´éducation secondaire (31ème pour les mathématiques au dernier classement PISA). Au contraire, le vote de réglementations extrêmement complexes ne fait qu´alourdir les coûts pour les entreprises sans pour autant être efficace (loi Dodd Frank…).

Enfin, l´immense dette publique continue d´augmenter avec un niveau actuel (incluant le gouvernement fédéral, les différents États, les villes et le hors bilan) représentant 160% du PIB ce qui obère d´autant plus le renouvellement impératif des infrastructures pour faire face à la concurrence de nombreux pays asiatiques notamment (Chine ou Corée du Sud par exemple).


Des atouts qui subsistent

Tout ceci est d’autant plus dommage que le pays conserve de nombreux atouts. La capacité des américains à entreprendre et à innover leur confère un avantage certain avec des écosystèmes intégrés extrêmement productifs comme la Silicon Valley. La plupart des grandes marques internationales sont américaines et l’environnement économique est encore compétitif (5ème place). En outre, le système universitaire (à contrario du secondaire) représente toujours l´excellence à travers Harvard, Yale ou le MIT.

Par ailleurs, les États-Unis profitent à plein de la fragmentation hydraulique au niveau de l’extraction de gaz et de pétrole ce qui leur garantit un coût énergétique inférieur et donc un regain de compétitivité. Enfin, le dollar reste la monnaie internationale et les États-Unis n´ont jamais hésité à utiliser cette arme aux dépens de ses concurrents commerciaux.

Article initiallement publié dans la Tribune